Les chiffres de la dernière étude Venture & Growth de France Invest, publiée mi-juin 2026, dessinent un marché en expansion : 6,9 milliards d’euros levés par les fonds de capital-risque et de capital-développement, 6,3 milliards investis, des cessions en nette progression. Pris isolément, ce tableau pourrait laisser croire à un retour franc de l’appétit pour le financement de l’innovation, après plusieurs années de correction. En réalité, il raconte autre chose. Derrière la hausse des montants se loge une concentration des capitaux sur un nombre réduit de véhicules et d’opérations de grande taille, pendant que le nombre d’investissements réalisés sur le sol français recule. La croissance est réelle, mais elle n’est pas uniforme. Pour l’épargnant qui s’intéresse au private equity, il est important de comprendre cette mécanique que nous decryptons ici.

La hausse des montants masque une concentration accélérée
6,9 milliards d’euros levés par les fonds de venture et de growth, soit une progression de 2 % sur un an, pour un nombre de véhicules stable autour de 105. Côté déploiement, 6,3 milliards investis, en hausse de 26 %, dans 1 432 entreprises, un chiffre lui-même en progression de 6 %. La photographie est celle d’un marché qui collecte et qui investit davantage.
Pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il faut regarder non pas le volume, mais sa répartition. En capital-risque, la progression des montants levés s’accompagne d’une stabilité du nombre de fonds. Autrement dit, autant d’acteurs captent davantage d’argent. La conséquence est arithmétique : la taille moyenne des véhicules augmente. L’étude le confirme par un indicateur parlant : onze levées ont dépassé 100 millions d’euros en 2025, contre six l’année précédente. Le marché ne s’élargit pas, il s’épaissit en son centre.
Le même phénomène traverse les investissements. La hausse de 26 % des montants déployés ne traduit pas une multiplication des prises de participation, mais le poids croissant de quelques opérations de grande taille, réalisées pour l’essentiel à l’international. Ce point mérite d’être souligné, car il porte la nuance la plus dérangeante de l’étude : pendant que les montants gonflent, le nombre d’investissements réalisés en France recule de 5 %. La moyenne nationale progresse donc grâce à des tickets plus lourds, non grâce à un nombre plus grand d’entreprises financées sur le territoire.
Concrètement, deux dynamiques cohabitent. D’un côté, des champions, souvent en phase de croissance avancée, qui absorbent des montants considérables. De l’autre, un tissu plus large de jeunes pousses pour lesquelles l’accès au capital se fait plus sélectif. C’est la définition même d’un marché à plusieurs vitesses. La croissance n’efface pas la sélectivité, elle la déguise.
Des véhicules plus gros et des levées plus longues, signature d’un marché qui se resserre
Un chiffre, dans cette édition, en dit plus long que tous les autres sur l’état d’esprit des investisseurs : la durée moyenne d’une levée de fonds atteint désormais 26 mois. Plus de deux ans pour boucler un véhicule. Ce délai, qui continue de s’allonger, n’est pas un détail technique. Il agit comme un révélateur de l’exigence des souscripteurs.
Lever un fonds, c’est convaincre des investisseurs institutionnels et privés — les limited partners, qui apportent les capitaux que les gérants déploieront ensuite — d’immobiliser leur argent sur huit à dix ans. Quand ce processus s’étire, c’est que ces apporteurs prennent leur temps, comparent, négocient, et arbitrent en faveur des équipes les plus établies. Le délai de levée est, à sa manière, un filtre de marché. Il sépare les gérants disposant d’un historique de performance des autres, et il explique mécaniquement la concentration observée : l’argent met plus de temps à se lever, et il se lève au bénéfice de structures plus grandes et mieux installées.
Cette double tendance — véhicules plus volumineux, levées plus lentes — dessine ce que l’on peut appeler une phase de maturité contrainte. Le capital-investissement français n’est plus dans l’expansion euphorique des années 2020-2021, lorsque l’argent abondant et bon marché irriguait sans grande discrimination l’ensemble de l’écosystème. Il n’est pas non plus en repli. Il se réorganise autour de critères de sélection plus stricts. Comprendre le fonctionnement d’un fonds de capital-investissement, du cycle de levée jusqu’à la sortie, éclaire d’ailleurs pourquoi ces délais pèsent autant : un fonds qui met plus longtemps à se constituer démarre plus tard son travail de déploiement, et décale d’autant l’horizon de retour pour ses souscripteurs.
Il serait toutefois trompeur de lire ce resserrement comme une fragilité. Un marché qui sélectionne davantage n’est pas un marché qui se rétracte ; c’est un marché qui assume sa nature cyclique.
L’international porte le marché quand la France ralentit
La dimension internationale constitue le deuxième fil rouge de l’étude, et sans doute le plus ambivalent. Les investisseurs étrangers représentent 36 % des capitaux levés par les fonds français de venture et de growth, soit 2,6 milliards d’euros. Plus d’un euro sur trois confié à ces véhicules provient donc de l’extérieur des frontières. La lecture immédiate est flatteuse : la place française attire, ses gérants ont une crédibilité qui dépasse l’Hexagone, et son écosystème d’innovation est jugé suffisamment robuste pour mériter des capitaux mondiaux.
Cette attractivité est une bonne nouvelle, et il faut la prendre comme telle. Mais elle s’accompagne d’un revers qu’il faut nommer. La hausse de 26 % des investissements est, l’étude le précise, tirée par les opérations de grande taille réalisées à l’international. Pendant ce temps, le nombre d’investissements en France diminue. Cela ne veut pas dire que la France se vide de ses capitaux. Cela veut dire que la dynamique de croissance se joue de plus en plus hors du marché domestique, et que le financement des entreprises françaises, en nombre d’opérations, marque le pas.
Pourquoi cet écart ? Parce que les très grosses opérations, celles qui font basculer les statistiques, concernent souvent des scaleups en hypercroissance dont l’expansion est par nature transfrontalière, ou des entreprises étrangères dans lesquelles des fonds français investissent. Le tissu plus modeste des startups en amorçage, lui, ne bénéficie pas de cette manne. Il subit au contraire la sélectivité accrue décrite plus haut. L’amorçage — le tout premier tour de financement, celui qui permet à une idée de devenir une entreprise — reste le segment le plus exposé aux à-coups du cycle.
Le déblocage des sorties, premier signe d’un cycle qui se normalise
Si une donnée doit retenir l’attention de l’investisseur de long terme, c’est celle des cessions. 1,3 milliard d’euros cédés au coût historique en 2025, soit une progression de 27 %, portant sur 369 entreprises. Plus frappant encore : les sorties totales de portefeuille ont plus que doublé depuis 2020, avec une hausse de 111 % en montants. Dans un univers où la liquidité est le nerf de la guerre, ce déblocage compte davantage qu’une levée record.
Le capital-investissement repose en effet sur un cycle simple à énoncer, exigeant à vivre : on lève des fonds, on investit dans des entreprises non cotées, on les accompagne plusieurs années, puis on les revend. C’est cette dernière étape, la sortie, qui matérialise la performance et restitue le capital aux souscripteurs. Or, depuis 2022, le marché des sorties s’était grippé. Les valorisations ajustées et la prudence des acquéreurs avaient gelé une partie des cessions, allongeant la durée de détention et différant les retours. La reprise observée signale que ce verrou commence à céder.
Encore faut-il interpréter ce chiffre avec précision. Les montants sont mesurés au coût historique, c’est-à-dire au prix d’acquisition initial des participations, non au prix de revente. Cette précision n’est pas anodine. Elle indique que le volume de capital qui se débloque progresse, sans renseigner directement sur les multiples obtenus à la sortie. Autrement dit, la liquidité revient, mais l’étude ne permet pas d’affirmer que les conditions de revente sont redevenues euphoriques. Un marché qui se débloque n’est pas un marché qui surperforme. C’est un marché qui retrouve sa respiration.
La nature des acquéreurs prolonge cette lecture. Les cessions se font principalement au profit de fonds d’investissement et d’acquéreurs industriels — autrement dit, d’autres financiers qui poursuivent l’accompagnement, et de groupes qui intègrent ces entreprises dans leur stratégie. Les introductions en Bourse, voie de sortie historiquement prestigieuse mais aujourd’hui plus étroite, ne dominent pas. C’est le signe d’un écosystème qui assure sa propre circulation : les actifs passent de main en main au sein de la sphère du non-coté et de l’industrie, sans dépendre de la fenêtre, souvent capricieuse, des marchés publics.
Recherche publique et capital privé : le pari deeptech, et les leçons de l’édition 2025
L’étude s’accompagne cette année d’une annonce : la signature d’une convention de partenariat entre France Invest et le CNRS. L’objectif affiché est de doubler en cinq ans le nombre de contrats de recherche partenariale entre laboratoires et entreprises, pour atteindre 900 collaborations. À fin 2025, 445 entreprises financées par des fonds de capital-investissement étaient déjà engagées dans un tel contrat avec le CNRS. Le mouvement est donc enclenché ; l’ambition est de l’amplifier.
Pour qui souhaite s’initier au private equity avant d’envisager une allocation, n’hésitez pas à nous contacter, nous saurons vous aiguiller !
Reste l’impact, que l’étude chiffre sans détour : 4 583 startups et PME innovantes accompagnées à fin 2024, dont 3 127 en France, employant plus de 130 000 personnes, avec plus de 4 700 emplois créés sur la seule année 2024, en hausse de 5,2 %. Ces chiffres rappellent que le capital-investissement n’est pas qu’une mécanique financière. Il irrigue une part substantielle de l’emploi technologique du pays.