Le secteur européen des ETF vient d’inscrire un nouveau record : 220,91 milliards de dollars de collecte nette entre janvier et fin mai 2026, et un encours total porté à 3 770 milliards de dollars, selon le cabinet de recherche indépendant ETFGI. Le chiffre, pris isolément, pourrait laisser croire à un emballement de marché, à l’une de ces phases d’euphorie qui finissent toujours par se retourner. En réalité, il raconte autre chose. Le mois de mai marque le quarante-quatrième mois consécutif de flux positifs sur les ETF cotés en Europe : ce n’est pas un pic, c’est une tendance qui dure depuis près de quatre ans. Ce que la donnée mesure, ce n’est pas une mode, c’est une bascule lente et profonde dans la manière dont l’épargne se construit.
Pour l’épargnant français, cette bascule mérite d’être regardée de près, car elle ne se joue pas seulement sur les marchés : elle se joue dans le choix de l’enveloppe. Un ETF n’est pas un placement à part entière, c’est un contenant qui se loge dans un autre. On le retrouve aujourd’hui aussi bien dans un contrat d’assurance-vie que dans un PER individuel, un compte-titres ordinaire ou, pour les trackers éligibles, un PEA. La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut s’intéresser aux ETF européens — le marché a déjà tranché —, mais de comprendre ce que ce mouvement révèle, et où il laisse une marge de décision à l’investisseur.

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Un record qui n’a rien d’un emballement
Commençons par les chiffres bruts, puisqu’ils donnent la mesure du phénomène. La collecte nette cumulée de janvier à fin mai 2026 atteint 220,91 milliards de dollars. C’est nettement au-dessus des 149,79 milliards enregistrés sur la même période en 2025, et plus du double des 95,18 milliards de 2021, jusqu’alors l’année de référence. Sur le seul mois de mai, 45,77 milliards de dollars sont entrés dans les ETF européens. Quant à l’encours total, il a progressé de 17 % depuis le début de l’année, passant de 3 220 milliards de dollars fin 2025 à 3 770 milliards aujourd’hui.
Une partie de la hausse de l’encours s’explique mécaniquement par l’effet marché. Sur cette période, l’indice S&P 500 a progressé de 11,27 % depuis le début de l’année, et les marchés développés hors États-Unis de 15,33 %. Quand les actifs sous-jacents montent, l’encours grossit. Ce point mérite d’être souligné, car il invite à distinguer deux dynamiques : la valorisation, qui gonfle l’encours, et la collecte nette, qui mesure l’argent réellement neuf. Or les 220,91 milliards de dollars sont bien de la collecte nette, c’est-à-dire des souscriptions diminuées des retraits.
Sur les deux premiers mois de 2026, Morningstar relevait déjà 93,5 milliards d’euros de flux nets vers les fonds indiciels et ETF européens, un rythme inédit depuis vingt-cinq ans. Les méthodologies diffèrent — périmètre, périodes, conversion de devise —, mais elles pointent dans la même direction. Quand deux sources indépendantes, mesurant des choses légèrement différentes, décrivent le même mouvement, la prudence consiste moins à douter du chiffre qu’à en chercher la cause.
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La preuve par les flux : ce que la ventilation par classe d’actifs révèle
Un encours record ne dit pas comment il s’est constitué. Pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il faut ouvrir le chiffre et regarder où l’argent est allé. La ventilation par classe d’actifs est ici plus instructive que le total lui-même.
Les ETF actions dominent sans surprise, avec 151,29 milliards de dollars de collecte depuis le début de l’année, contre 108,71 milliards à la même date en 2025. C’est le cœur du marché, le réflexe premier de l’investisseur indiciel : capter la performance large d’un indice actions à moindre coût. Mais la photographie deviendrait trompeuse si l’on s’arrêtait là, car ce ne sont pas les actions qui progressent le plus vite en rythme relatif.
Le segment obligataire a collecté 45,80 milliards de dollars, contre 24,26 milliards un an plus tôt : sa collecte a presque doublé. Plus frappant encore, les ETF dits actifs — ces trackers dont la composition est arbitrée par un gérant plutôt que strictement calquée sur un indice — ont attiré 20,27 milliards de dollars depuis janvier, contre 10,89 milliards en 2025. Là encore, un quasi-doublement. À l’inverse, les ETF sur matières premières font du surplace, avec 4,09 milliards collectés contre 4,16 milliards l’an passé. Le grossissement n’est donc pas uniforme : il dessine une carte.
Que lire dans cette carte ? Que l’ETF a changé de fonction. Longtemps cantonné à une exposition actions passive et bon marché, il devient une boîte à outils complète, mobilisée aussi pour le rendement obligataire et pour des stratégies actives logées dans une enveloppe cotée. Concrètement, l’investisseur ne se contente plus de répliquer un indice mondial : il construit une allocation, brique par brique, en utilisant des ETF comme on utilisait autrefois une gamme de fonds traditionnels. Cette diversification des usages est probablement le fait marquant de l’année, bien davantage que le montant du record.
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Un marché concentré, où la taille fait loi
Derrière l’apparente abondance — 3 860 produits, 15 931 cotations, 159 émetteurs répartis sur 32 bourses et 26 pays — se cache une réalité beaucoup plus resserrée. Le marché européen des ETF est l’un des plus concentrés de la finance cotée. Cela ne veut pas dire qu’il manque de choix. Cela veut dire que le choix se porte massivement sur quelques acteurs.
iShares, la marque de BlackRock, conserve la première place avec 1 490 milliards de dollars d’encours, soit 39,6 % du marché à elle seule. Amundi ETF suit avec 468,60 milliards (12,4 %), puis Xtrackers avec 382,69 milliards (10,1 %). À eux trois, ces émetteurs concentrent 62,1 % des actifs sous gestion. Les 156 autres prestataires se partagent le reste, aucun ne dépassant 8 % de part de marché. La concentration ne se limite d’ailleurs pas aux émetteurs : elle se retrouve dans les flux eux-mêmes. En mai, les vingt ETF les plus collecteurs ont capté à eux seuls 19,53 milliards de dollars, et le seul Vanguard FTSE All-World UCITS ETF — un fonds qui réplique l’ensemble des actions mondiales — a enregistré la première souscription du mois, à 2,93 milliards.
Pourquoi cette concentration ? Parce que l’économie de l’ETF est une économie d’échelle, et que l’échelle agit comme un filtre de marché. Plus un fonds est gros, plus ses frais fixes se diluent, plus il peut afficher des frais de gestion bas, plus il attire de capitaux — et plus il grossit encore. Le mécanisme est circulaire et il favorise mécaniquement les produits les plus larges et les moins chers. La taille n’est pas une conséquence de la performance : elle est, en grande partie, le produit lui-même.
Pour l’épargnant, ce constat a une traduction directe, et plutôt rassurante. Sur ce marché, les véhicules les plus recherchés ne sont pas des paris exotiques mais des ETF indiciels larges, diversifiés et peu coûteux. Le filtre du marché, en se resserrant sur les gros fonds généralistes, élimine de fait une partie du risque de sélection. Reste que la concentration a son revers : un marché dont près de 40 % repose sur un seul émetteur n’est jamais totalement indemne d’un risque systémique. La prudence consiste à profiter de la liquidité et des frais réduits des grands ETF, sans confondre leur popularité avec une garantie.
Le revers de l’indiciel : quand le passif façonne les prix qu’il prétend suivre
Tout ce qui précède valide la pertinence de l’outil, mais il serait trompeur de conclure que sa généralisation est sans danger. C’est l’argument que développent des travaux récents de la Banque de Luxembourg Investments : la gestion passive n’est plus une stratégie marginale qui se contente de refléter le marché, elle est devenue le marché. Quand les véhicules indiciels approchent la moitié de la capitalisation boursière mondiale, ils cessent d’en être les spectateurs pour en devenir les metteurs en scène. Le paradoxe est connu des économistes sous le nom de sophisme de composition : ce qui est rationnel pour un épargnant pris isolément ne l’est plus quand tout le monde l’imite. Si une personne se lève dans une salle de concert, elle voit mieux ; si toute la salle se lève, personne ne voit mieux.
Concrètement, trois mécanismes méritent l’attention de l’investisseur. Le premier est l’érosion de la découverte des prix — ce travail d’analyse, mené par les gérants actifs, qui ajuste le cours d’une action à la valeur réelle de l’entreprise. Moins il reste de participants pour remplir cette fonction, plus les prix dérivent de leurs fondamentaux, et plus les corrections, quand elles surviennent, sont brutales. Le deuxième est une boucle de rétroaction propre à la pondération par capitalisation : un indice alloue mécaniquement plus de capitaux aux sociétés dont le cours a déjà monté, indépendamment de leur valorisation, ce qui fait monter ces mêmes cours et attire de nouveaux flux. La hausse nourrit la hausse, jusqu’au retournement ? Le troisième est l’illusion de liquidité : un ETF promet une négociabilité quotidienne, mais ses sous-jacents peuvent se révéler bien moins liquides en période de stress, lorsque les rachats se synchronisent. Or la gestion passive n’a, à ce jour, jamais traversé une phase prolongée de décollecte ; ses fragilités restent théoriques tant que les flux nets demeurent positifs. Le record de 2026 ne dit rien de ce qui se passerait le jour où, sous l’effet du vieillissement démographique par exemple, des décennies d’entrées se transformeraient en sorties. Cela ne disqualifie pas l’ETF, qui demeure un outil remarquable pour l’épargnant individuel. Cela invite simplement à ne pas confondre l’efficacité d’un instrument avec la solidité du système qui l’a porté.
Pour l’épargnant français, tout se joue dans le choix de l’enveloppe
L’ETF, aussi performant et bon marché soit-il, n’existe jamais seul : il est toujours détenu à travers une enveloppe, et c’est l’enveloppe qui détermine la fiscalité, l’horizon et la souplesse. Le même tracker n’aura pas le même rendement net selon qu’on le loge dans un compte-titres, un PEA, une assurance-vie ou un plan d’épargne retraite. Ce qui se décide là pèse souvent plus lourd, sur la durée, que le choix du fonds lui-même.
Le compte-titres ordinaire offre l’univers le plus vaste : tous les ETF y sont éligibles, sans restriction de zone géographique ni de structure. C’est sa force et sa limite, car en contrepartie les gains y sont fiscalisés au prélèvement forfaitaire unique, sans abattement de durée. Le PEA, à l’inverse, restreint l’accès aux seuls ETF éligibles — principalement des fonds investis en actions européennes, ou des trackers synthétiques qui répliquent des indices mondiaux tout en respectant les contraintes du plan. En échange de cette sélection plus étroite, il ouvre droit à une exonération d’impôt sur les plus-values après cinq ans de détention, hors prélèvements sociaux. Le différentiel fiscal, sur un horizon long, n’a rien d’anecdotique.
L’assurance-vie occupe une place particulière dans ce paysage. Les ETF y sont accessibles en unités de compte — la part du contrat investie sur les marchés, par opposition au fonds en euros garanti —, dans la limite de la gamme proposée par chaque assureur. La sélection y est donc plus encadrée que sur un compte-titres, mais le cadre fiscal compense largement : abattement annuel après huit ans, transmission facilitée, possibilité d’arbitrer entre supports sans déclencher l’impôt tant que les capitaux restent dans le contrat. Pour beaucoup d’épargnants, l’assurance-vie reste l’enveloppe de référence pour loger une allocation indicielle de long terme, précisément parce qu’elle articule souplesse de gestion et avantage successoral. Le PER individuel, lui, ajoute une logique de préparation de la retraite, avec la déductibilité des versements du revenu imposable comme contrepartie d’une épargne bloquée jusqu’au départ en retraite ; il intéressera surtout les contribuables fortement fiscalisés, pour qui le plan d’épargne retraite transforme une partie de l’impôt en capital différé.
Aucune de ces enveloppes n’est supérieure dans l’absolu. Elles répondent à des besoins distincts : liquidité immédiate pour le compte-titres, optimisation fiscale actions pour le PEA, transmission et horizon long pour l’assurance-vie, préparation de la retraite pour le PER. La bonne approche n’est pas de chercher la meilleure, mais d’attribuer à chacune le rôle qui lui convient dans une stratégie d’ensemble.